03 septembre 2008
J-8
19h
Ca y est. J'ai commencé à compter les jours. Je suis irrémédiablement perdu.
La dernière fois que j'ai égrené mon chapelet de jours, ça devait être la dernière fois qu'on m'a acheté un calendrier de l'Avent, il y a... longtemps. J'ai toujours eu une vague conscience de l'approche des vacances ou de leur fin, mais vague, la conscience : « bientôt » « pas bientôt » « quel jour on est ? » « merde, c'est demain ! »
La dernière fois que j'ai failli cocher quotidiennement le calendrier que je n'ai pas, c'était avant les résultats de l'oooral, mais j'étais assez occupé pour ne pas y penser.
Par chance, j'exagère. Je ne compte pas les jours, je les ai juste comptés aujourd'hui : huit. Plus précisément, une semaine et un jour. Je les ai compté et ne m'en suis pas trouvé bien avancé. Huit. Huit quoi ? Huit jours. Ah... En l'absence d'emploi du temps précis, j'avoue avoir une vue assez courte et n'imaginer que très péniblement ce que signifie « après-demain » « samedi » « mercredi prochain - dans huit jours ». Ce n'est pas que je ne sache plus ce qu'est un jour (bien que je ne sache plus ce que représente une semaine), mais huit jours, ça me semble inassimilable, infini et inexistant. C'est une fiction. Qui est allé inventer ça ?
Pour savoir ce que signifie x jours, il faudrait que je compte pour de bon les jours, c'est-à-dire que je bondisse au lever en me hurlant : « x jours ! C'est plus près qu'hier et plus loin que demain ! x jour, et bientôt x-1, et 0 à la fin ! » Mais ça ne me tente pas vraiment. Non pas que j'ai une hantise quelconque des mathématiques, mais je crois que je deviendrais momentanément fou si ma vie n'était orientée que vers un point précis dans l'avenir, si je devais tuer le temps, plutôt que de le vivre normalement, pour arriver plus vite à l'événement tant attendu. Il m'arrive bien sûr de devoir tuer le temps dans l'attente de quelque chose, mais ça dépasse rarement la demi-heure, et déjà là je fais preuve d'un manque de patience ahurissant. Ce n'est que quand j'ignore quand x sera tel que f(x)=0 que j'arrive à être vraiment patient, puisque au fond, je n'ai pas à l'être, n'ayant pas le sentiment d'attendre.
Huit jours ! Si je ne m'occupe pas suffisamment l'esprit dans les jours qui viennent, je sens que je vais passer une semaine d'attente, donc d'agitation, et je n'en ai aucune envie, même s'il est vrai que j'envie ce jour de façon lancinante depuis un bout de temps maintenant. C'est là que se dessine, je crois, l'aspect le plus fatiguant de l'assassinat de temps : l'inquiétude, le sentiment à la frontière du savoir que l'attente est orientée vers quelque chose qui n'en vaut pas la peine ou, pire, qui vaudra de la peine. Huit jours ! Huit jours avant quoi ?
(Demain : une surprise)
02 septembre 2008
Les yeux dans le cadre
23h30
La porte-fenêtre d'en bas n'est pas fermée et donne une lueur spectrale à la bâche. Mais ça n'est pas le sujet ; billet sous fatigue et alcool, 'scusez, on reçoit.
Je n'y connais strictement rien à la photographie. Rien. Certains privilégiés ici savent que mon père est photographe, mais il m'a plus dégoûté du machin qu'autre chose. Du coup, je n'ai pu revenir à cet énième art que récemment et suis donc néophyte à l'extrême. Cela, vous vous en doutez, ne va pas m'empêcher de vous en parler.
Imaginez que quelqu'un - appelons-le Roger - va quelque part - disons, à Melun - avec deux autres quelqu'uns - Michel et Michelle. R, M et M visitent M. Tant mieux pour eux. Le Temps passe - dix ans, par exemple - et M.elle a pris des photos de Melun. R.er les regarde : stupeur ! Un détail nouveau, insoupçonné, quel émoi, un détail nouveau, quel émoi !
Au risque de paraître idiot ou insensible aux charmes de l'esthétique, ce qui m'intéresse le plus dans l'art photographique est son aspect documentaire. Prendre un appareil photo et appuyer sur le déclencheur oblige ainsi à adopter un point de vue différent, médiatisé et orienté vers une certaine durabilité : il s'agit de choisir ce qui importe. J'ai moi-même mené l'expérience en empruntant subrepticement le photomaton portable numérique de ma soeur et en essayant de saisir l'ambiance de chez moi : ma méconnaissance des principes de cadrages, focus et ficus est incontestable, et la piètre qualité des photos indubitable, mais je n'en ai pas moins été conduit à réduire les lieux autour d'objets symboliques, à me rendre compte de l'existence de certaines couleurs, à la présence de certains assemblages d'éléments que mon oeil sans appareil n'aurait pas su voir, à clarifier ma perception en somme, dans ses aspects zobjectifs comme zubjectifs.
Et ceci n'est que l'exemple d'un idiot qui a trouvé un appareil photo sur son chemin : les gens qui savent photographier n'ont besoin souvent que d'une photo pour impliquer une quantité hallucinante de dimensions de la réalité vraie. Même dans les cas de bidouillages divers autour des possibilités de l'art photographique, une certaine part de réalité persiste, et par là le caractère de révélation/dévoilement du cliché, que j'appelle - peut-être à tort - documentaire. Et, de mon point de vue, les dimensions esthétiques ont elles-mêmes une qualité documentaire, de révélation de la beauté des choses, même si je reconnais le rôle immense et incommensurable et irréductible et irremplaçable du photographe dans la réalisation.
En conclusion, to put it in a nutshell : la photo c'est sympa.
01 septembre 2008
Dardant on ne sait où sa paupière globuleuse
19h
Ma paupière gauche mène un remake d'Elephant man à elle toute seule, à moins que ce ne soit du Bossu de Notre-Dame ou de Banzaï - je me rends compte seulement maintenant que je ne me suis jamais enquis de ses goûts cinématographiques, c'est peut-être même pour ça qu'elle se venge avec tant d'excès aujourd'hui - mais je n'irai pas lui parler pour autant, c'est pas des manières que d'agir comme elle le fait ; ma paupière supérieure gauche veut se faire plus grosse que le boeuf et elle gonfle, sous l'impulsion d'une piqûre d'insecte ou de Dieu sait quoi.
Ça n'est pas douloureux, mais c'est franchement gênant, d'autant que ça va croissant. Et comme tout embarras qui persiste, c'est fatiguant. Étant donné que maintenir la paupière ouverte demande un effort notable et constant (c'est tout un poids à soulever, comme si je devais garder mes deux bras levés en permanence, tout en portant deux pastèques), je la garde fermée. Du coup, je suis obligé de me rabattre sur l'oeil droit, que ma vue déglinguée a déjà tendance à faire travailler plus que de raison, et qui par conséquent proteste, me forçant la main pour que je lui accorde des temps de repos.
Il faut sans doute expliquer que l'oeil droit tient une place à part dans l'entreprise. On sait que les yeux sont supposés former un binôme parfait, travaillant main dans la main - c'est d'ailleurs pour ça que l'on engage le plus souvent des jumeaux. Hélas, ça n'est pas toujours le cas ; des frictions peuvent naître, parce que l'oeil gauche a trop maté les yeux de la donzelle qui intéresse l'oeil droit, parce que l'oeil droit a droit à plus de mascara que son compagnon, ou quelque autre motif futile. Dès lors, les deux yeux ne se parlent plus, ne communiquent plus, travaillent séparément, aménageant leurs plages horaires de façon à ne jamais regarder en même temps que l'autre. La cohésion est brisée, et il y a toujours un petit malin pour en profiter. Ici, c'est l'oeil gauche : « Alors comme ça, tu veux plus bosser avec moi, c'est ça ? Alors si c'est comme ça, moi, je glande ! » Et il glande, laissant le lourd du boulot au droit oeil droit, qui souffre à en loucher, mais ne se plaint que dans les limites du raisonnable.
Jusqu'au jour où la paupière gauche s'en mêle, et que le rideau de l'oeil gauche reste fermé. La goutte d'eau qui en nait est si grande qu'elle fait déborder le vase d'office : l'oeil droit veut des RTTs, des vrais. Il veut se reposer, ne rien foutre à l'ombre du parasol, les cils en éventails : il faut régulièrement fermer les yeux, et la boutique. Je m'en accomode : j'écoute de la musique, je tape ce billet les yeux fermés (magie), ne sollicitant le dextre que pour des vérifications. Oui, je fais avec. Mais ça gonfle quand même.
31 août 2008
Répondeur
A un moment de l'année scolaire, on nous avait demandé de rédiger deux lignes d'alexandrins pour un répondeur. C'est de rigueur aujourd'hui, donc :
Vous m'appelez, répondrais-je ? Je ne peux pas.
Ça me tue. Mais ces mots précèdent mon trépas :
Désolé, désolé ! Je t'en prie, absous-moi !
Je jure d'être là avec le prochain mois.
Et vous en avez même deux en bonus, dont un bâtard. Si j'étais un tant soit peu poète, vous auriez de la chance. Certes, je ne le suis pas, mais arrêtez de vous plaindre.
Bref : n'étant pas là aujourd'hui, il n'y a pas de vrai billet, mais je reviens demain.
30 août 2008
Formalisme
11h
Voici une expérience
que vous pouvez reproduire chez vous les enfants : prenez une
disquette, cette vieille chose carrée et moche qu'il y a dans
le tiroir de votre arrière grand-mère. Ouvrez-là
maintenant d'un coup sec. Comme l'huître révèle
sa perle, vous découvrez un petit vinyle noir de soie fine à
l'intérieur. Stupeur ! La disquette, en fait, c'est un petit
disque.
Il y a des fois où on se sent un peu con : c'est un bel exemple. On croit toute sa vie, innocemment, que la disquette est un machin carré qu'on glisse dans une fente de la machine pour la faire lire. Puis un beau jour, on ouvre le carré et on découvre un rond, ou plutôt un disque. Comme le Port Salut, c'était marqué dessus, mais mon esprit avait fait l'impasse. Une disquette, en fait, c'est un petit disque dans un carré.
Au fond, ça n'est qu'une disquette. Mais combien y a-t-il de carrés que l'on n'a pas ouverts ? J'avoue que je n'aime pas l'idée de passer aussi bêtement à côté de quelque chose par simple manque de curiosité, tout en sachant très bien qu'on ne peut pas être curieux de tout et ouvrir tous les carrés qu'on croise, et qu'il n'y a rien de plus difficile que d'ouvrir un carré qu'on côtoie depuis toujours – il faut d'abord savoir qu'il y a quelque chose à ouvrir. Toute cette foule de carrés qu'on ne voit pas, c'est assez frustrant. Vous le saviez, vous, que les disquettes, en fait, ce sont des petits disques glissés furtivement dans des carrés ?
Il faut choisir, je suppose, choisir le type de carrés qui nous intéresse et se concentrer sur eux, pour n'ouvrir les autres que occasionnellement. J'aimerais pouvoir dire qu'il s'agit juste de savoir quels carrés on n'a pas ouverts, d'avoir une bonne idée des disques qui manquent à notre collection. C'est difficile, c'est irréalisable. Combien de fois imagine-t-on qu'il n'y a dans un carré rien d'autre qu'un carré ? Alors, sans doute, il va falloir se contenter de ne jamais cesser d'ouvrir ces fenêtres que sont les carrés et de chercher le soleil. Ne serait-ce que parce que c'est un doux plaisir d'être bête, et d'être surpris d'apprendre que nos bonnes vieilles disquettes, en fait, ce sont de jolis petits disques.
29 août 2008
Homme libre, toujours tu chériras la...
23h30
Il y a un geste traditionnel que je me dois de réaliser chaque année, depuis un lustre maintenant (à quelques bougies près). Cette cérémonie est appelée "adieu à la piscine" et consiste à dire adieu à la piscine, dans le but de dire adieu à la piscine.
Ça n'est pas une grande piscine, ni une belle piscine, ni même une piscine souriante, et sans doute pas une piscine bienveillante. Mais les piscines étant des objets, elles ne sont pas pourvues des muscles nécessaires pour sourire, ni de l'âme pour être bienveillante, sa vocation n'est pas d'être belle, et si elle n'est pas grande, et bien, elle contient de l'eau quand même : et la joie est grande, et les visages sont beaux, et les lèvres souriantes, et les dents bienveillantes de pouvoir s'y baigner en été.
Mais vient la fin de l'été. On repense à toutes ces bons moments, à tout ce bon temps qu'on a passé avec elle. On a un affreux pincement au coeur, l'envie de s'illusionner encore un peu - une dernière fois, laissez moi juste une dernière fois seul avec elle ! -, mais on sait ce qu'il en est : c'est fini. L'eau ne se réchauffe plus, croupit déjà. On regarde derrière soi : depuis combien de temps n'est-on plus allé la voir ? On croyait l'aimer, mais elle n'était qu'un moyen. On voudrait l'aimer une dernière fois, l'aimer encore, mais au fond, chaque parcelle de notre coeur vibre de l'affreuse idée que c'est fini.
Alors, empreint de remords, bouleversé par cette mascarade d'amour qu'on a si longtemps entretenu, on se force à un dernier moment de courage. Nos jambes veulent fuir, mais on les retient avec les mains dans les poches du short. On va lui dire au revoir, un au revoir comme si ça n'était pas un adieu. Mais on sait qu'on ne la reverra pas, ça va être la rentrée, la vie réelle, les gens qui comptent vraiment. Et même si, par hasard, on devait se retrouver l'été suivant, chacun de nous aurait trop changé pour que l'on puisse se reconnaître.
On passe, comme si de rien n'était, la main sur la surface de l'eau, nos jambes se dandinant, les tongs ballotées. Si l'on est faible, on s'immerge en elle une dernière fois, et c'est horrible, horrible de réalité : tout est froid, tout est faux. C'est fini... Comme si de rien n'était, on s'éloigne. C'est fini. Adieu piscine !
28 août 2008
Journal, quel matin !
21h
Quoi que laisse à entendre le titre de ce billet, cette matinée n'a pas été suffisamment enthousiasmante ou terrible pour mériter un point d'exclamation. C'est que l'intitulé s'exprime mal. Ce qu'il veut dire, c'est que le matin, comme commencement de la journée, comme premiers instants de l'éveil, mérite bien qu'on s'y intéresse un peu.
Si l'on insiste autant sur la dimension ébouriffée des réveils, même chez les chauves, c'est que, lorsque les yeux s'ouvrent, le monde et l'esprit sont deux vastes conglomérats de traits touffus qui ne s'ordonnent qu'après qu'on les a secoués, voire, pour les plus fous d'entre nous, coiffés. Il me semble bien que ces étranges gus que l'on dit "frais et dispos" dès le réveil sont simplement des gens qui se remettent leur chevelure en place très vite. Et les pieds gauches sont au fond ceux qui ont besoin de recevoir sur le crâne une enclume de brutalité quelconque - seau d'eau, café, eh mais je suis pas chez moi ici, douche, tiens ça sent le brûlé - pour aplanir leurs idées jusqu'à en faire une belle raie, soit parce qu'ils restent attachés au sommeil, soit parce qu'ils s'en foutent.
Personnellement, j'ai appris à aimer utiliser un réveil, jusqu'à l'utiliser même lorsque je n'en ai pas besoin. Ca semble du masochisme bas de gamme à première vue, mais je vous assure qu'il n'en est rien : c'est un plaisir subtil.
Dans les premiers temps où l'on utilise son réveil, il marche bêtement : on dort, il sonne, on le frappe, il se tait et satisfait, une belle journée commence. Puis l'organisme, matin après matin, s'habitue à l'horaire et commence à organiser ses cycles en fonction, jusqu'à ouvrir les yeux avant que le réveil sonne - dix minutes avant, vingt minutes avant. Ses dix ou vingt minutes sont la plus douce grasse matinée qu'un être humain puisse jamais rêver. D'abord, et ça n'est pas rien, car elles sont totalement déculpabilisées : le réveil va sonner de toutes façons. Ensuite, car l'impression irrationnelle qu'on a tout son temps ne nous quitte pas : il reste plein de minutes qui s'écoulent aussi lentement que la neige fond par -20. Surtout, on ne s'éveille pas (ça n'est pas encore l'heure) mais on ne dort plus (ça va bientôt être l'heure) - on est doucement bercé dans ce demi-état confus d'étreinte partielle de Morphée.
27 août 2008
Le pain 2
22h
Qu'est-ce que je disais déjà ? Ah oui, hum. Enfant, je croyais donc que « goûteur de pain » était un métier viable. Pourtant, je ne suis pas engagé dans la voie de la boulangerie, n'ai pas entamé une collection de miettes sous verre, pas plus que je n'ai essayé de faire du pain chez moi ou même appris à connaître le mystérieux vocable de la boulange, avec ses innombrables particularités régionales. C'est sans doute intéressant d'ailleurs, et il faudra que je m'y penche un jour. Mais dans l'immédiat, je m'en fous comme de ma première chaussette.
Quand je dis que j'aime le pain, ça veut dire que j'aime manger du pain. Sa forme m'indiffère, son nom m'est égal, sa composition m'intrigue si peu que quand j'y pense trop, je m'endors. J'aime manger du pain. Pas comme un grand gourmet, non, loin de là : j'aime toujours manger du pain, même lorsqu'il se révèle mauvais ou vieilli - j'aime un peu moins, mais j'aime toujours. D'ailleurs, si j'avais dû me faire goûteur de pain, j'aurais été bien dans la fiente, étant donné que j'ai un mal de cabot à mettre des mots sur ce que je goûte.
La façon dont je m'affuble régulièrement, tant dans le cadre des repas qu'en dehors, d'un petit morceau de mie et de croûte, fait que par la force des choses le pain est ma nourriture principale, mon seul aliment vital avec l'eau et le café (qui est une tare récente). Ça, je le sais. Je peux multiplier les souvenirs liés au pain, de la culpabilité enfantine d'avoir entamé une baguette sans autorisation à la reproduction inconsciente du geste du jet d'os dans 2001 quand je lançais par dessus-là la barrière du pain rassi aux chevaux du champ, alors même que je suis loin d'être une banque inépuisable de reliques mémorielles en temps normaux. Ça, je le sais. Pourquoi le pain ? Ça, je ne le sais pas.
Ça n'est assurément pas une histoire d'éducation, puisque je suis un cas unique dans mon entourage. Les possibilités de psychanalysation de la chose me laissent relativement perplexes. Je suppose que je n'aurais jamais la réponse... C'est le drame de mon existence - Dieu que la vie est dure - plaignez-moi, simples mortels, qui ne connaissez pas le chagrin ! ...
26 août 2008
Le pain
23h30
Du Parti pris des choses de Ponge, j'ai toujours préféré le proème intitulé le Pain. Comme à chaque fois que l'on opte préférentiellement pour une jolie chose au milieu d'un recueil, plusieurs facteurs interviennent, leur grande sacoche jaune sur le dos, pour biaiser franchement mon jugement. Le premier est un de ces facteurs barbus à vélo qui aiment tant leur casquette La Poste qu'ils la portent par tout temps : ce texte-là est le premier de Francis Ponge qui m'a glissé sous les yeux. Le second est typé Colissimo, beaucoup plus expéditif, mais plus important aussi : j'aime le pain.
Je n'ai jamais lu d'étude en trois tomes sur la symbolique du pain dans les sociétés occidentales, mais je ne pense pas trop m'avancer en disant qu'il est surtout associé à un certain esprit de communion autour d'une table ainsi qu'à une forme soft de rusticité (disons la simplicité). « Ce n'était rien qu'un bout de pain / mais il m'avait chauffé le corps / et dans mon âme, il brûle encore / à la manière d'un grand festin... » chantait par exemple un anar moustachu à guitare (d'ailleurs c'est une des rares chansons que j'ai jamais appris par coeur - encore un facteur biaisant au regard torve).
Si ces deux thèmes traditionnels apparaissent dans le texte pongien, ce n'est qu'en filigranes et en faisant un effort important pour les y retrouver. Cet éloignement des lectures usuelles des objets quotidiens fait partie de l'intérêt du Parti pris des choses. Ça m'a d'autant plus marqué que le pain est un des objets que je me suis assez intensément approprié étant enfant, mangeant autant de pain que je suçais mon pouce, quitte à confondre les deux gestes. C'est bien simple : il est notoirement connu qu'à l'heure où ma mère voulait me faire maçon et mes petits camarades rêvaient d'être pompiers, je n'avais qu'un seul but dans la vie : devenir « goûteur de pain ».
Mais le pain est suffisamment important pour que l'on en parle pendant deux billets : la suite demain (et ça n'a rien à voir avec le fait que minuit est dans quelques minutes).
25 août 2008
To sleep, perchance to read
23h
Découvrez Wes Montgomery!
J'ai trop mangé. J'ai beaucoup trop mangé. C'est vrai que ça fait un bien fou, mais maintenant mon estomac est la partie la plus active de mon corps, le reste somnole en retrait. A tous les coups, il ne va pas accepter de dormir, rechigner pendant des heures en s'agitant dans les draps, ou pire : il va ronfler. On ne peut pas vivre avec des gens comme ça.
Je ne suis pas quelqu'un qui aime excessivement dormir, peut-être parce que je ne suis pas quelqu'un qui dort très bien, peut-être parce je n'arrive pas à apprécier (à estimer) une activité dont, par définition, je ne me souviens pas. A l'inverse, un petit rêve à l'occasion n'est pas désagréable - peut-être parce que je ne suis pas quelqu'un qui rêve très souvent, peut-être parce que je n'arrive pas à me souvenir de mes rêves la plupart du temps. Les seuls rêves dont je me souvienne sont souvent assez bizarres, en général à la limite de la forme narrative. Je ne sais pas vraiment si c'est parce que ces rêves-ci étaient zarbis que je m'en souviens, ou si c'est parce que tous mes rêves étant curieux, je n'arrive pas à les reconstituer au réveil... J'avoue au demeurant que cette question ne m'empêche pas de dormir : j'apprécie les songes comme ils m'arrivent, c'est-à-dire comme des images marquantes, mais comme des images marquantes parmi d'autres.
A une exception près. Je ne me souviens pas souvent de mes rêves, mais il m'est arrivé à plusieurs reprises d'être saisi au réveil par un élément de ma vie onirique : quand dans mon songe, j'ai tenu un livre entre mes mains et l'ai lu, en ai lu des lignes, des pages, le tout, quand j'ai senti les mots, les phrases, la qualité superbe de l'expression, la justesse de l'idée ou même la richesse de l'information (le livre n'étant pas forcément pas de la fiction), quand j'ai connu cette lecture parfaite, appollinienne, cristallisée dans son essence par la réalité onirique, dans toute son ivresse du dépassement, son intellection jouissive, quand j'ai tenu entre mes mains un livre et l'ai lu.
C'est frustrant, affreusement frustrant. J'imagine que c'est cette même frustration que d'autres - les gens normaux - rencontrent dans les rêves érotico-pornographiques (pour des raisons que je m'explique mal, je n'en ai quasiment jamais fait (ou du moins souvenu)). Honnêtement, si j'étais amené à définir la frustration, c'est par ce rêve que je le ferais. Je suis profondément reconnaissant à mon estomac de me retirer la possibilite de rêver paisiblement cette nuit, car comme ça, je n'aurais pas à connaître à nouveau ce sentiment d'absence, mais en même temps, je lui en veux affreusement - il m'interdit de m'approcher à nouveau de ce délicieux fantasme.
